Tash Rabat et l’arrivée en Chine

Posted: December 24th, 2009 | Author: Alex | Filed under: 07 - Kirghizstan, 08 - Chine | | Comments Off

Dans une maison de berger à Tash Rabat

Tash Rabat (8 sur 13) Dehors, un froid sec et glacial s’était abattu dans la vallée. Les bêtes s’étaient regroupées en une masse obscure pour lutter contre le vent. Mes hôtes, une famille de bergers, m’avaient offert de diner avec eux. Nous étions tous rassemblées dans une petite pièce servant de cuisine réchauffée par un petit poêle à bois sur lequel avait été préparé une bonne ration de plov. Un des murs était entièrement recouvert d’un poster montrant une cuisine moderne telle qu’on les concevait dans les années 80. Le contraste avec l’aspect rudimentaire de leur pièce vous rappelle alors l’étrange paradoxe qui nous lie. Ils aspirent à notre modernité pour vivre alors que nous comptons sur leur simplicité pour apprendre à revivre et s’échapper de l’impasse dans laquelle l’excès de techniques et d’informations nous a jeté.

Cette petite famille était également les gardiens du caravansérail de Tash Rabat que j’étais venu découvrir. Réfugié au creux de ces petites collines verdoyantes, le caravansérail fortifié de Tash Rabat, avec ses allures de mausolée, offrait aux riches voyageurs des siècles passés une halte agréable. Depuis, il était devenu une attraction qui attirait de nombreux touristes, la plus part Kirghizes. J’y étais arrivé vers midi, en provenance de Naryn où j’avais passé la nuit. J’avais alors loué auprès des gardiens les services d’un cheval pour rejoindre la crête surplombant le lac de Chatyr-Köl, au bord de la frontière chinoise. Le canasson se révéla tout juste bon à finir sur les étalages d’une boucherie chevaline: après le premier galop, le bourriquet daignait péniblement à trotter et dès que la pente se faisait trop rude, la bête refusait tout simplement d’avancer… Sur les 6 heures que nous avons passé ensemble, je n’ai dû passer qu’un quart sur son dos – à l’évidence, une  belle opération pour le cheval. Malheureusement, au pas qui était le nôtre, nous avions aucune chance d’atteindre la fameuse crête avant que les premiers signes d’obscurité nous contraignent à rentrer. Pour parfaire ma frustration, des giclés de grêle se mirent à tomber vers 3500 mètres, m’obligeant à trouver un abris assez grand pour accueillir l’inutile bourriquet. C’est à la nuit tombée que je rapportais la bête à son maitre qui, désolé de mon sort, m’invita à me joindre à eux pour diner.

SoliraidAsia_010_Tash Rabat
envoyé par soliraidasia. – Voyage et découverte en vidéo.

Après ma ration de plov, je pris mes quartiers dans une des yourtes louées par la gardien. J’étais d’ailleurs le seul touriste ce soir là à passer la nuit à Tash Rabat. Emmitouflé dans mon sac de couchage, sous trois couvertures de laines, je réalisais que le lendemain se jouerait tout le reste de mon voyage. Mon guide se présenterait-il à la frontière chinoise à 10h comme convenu ou serai-je obligé de trouver un autre itinéraire ?  

Tash Rabat (3 sur 13)

A la frontière de Torugart, 10h

Bien évidement, mon guide n’était pas là… La journée avait pourtant bien commencé. Au poste de frontière kirghize, le soldat avait interrogé par radio les autorités chinoises avant de me laisser emprunter les 30 km de piste qui traversent la zone tampon jusqu’au poste de frontière avancé. Mais une fois sur place, pas le moindre signe de mon guide. Un convoi de jeeps françaises rencontrées la veille avaient, eux, été accueilli par une charmante guide francophone. Malheureusement, le nom de mon guide ne lui disait rien. Je n’avais aucun numéro de téléphone, juste son email… Je restais tout de même confiant. Le guide dont les coordonnées m’avaient été transmises par un autre motard qui avait fait appel à lui, m’avait paru assez professionnel au cours de nos échanges. De toutes les façons, je n’avais pas pour l’instant d’autres solutions qu’attendre patiemment. Les jeeps françaises, de leur côté, faisaient l’objet d’une fouille approfondie par les soldats chinois. Toutes les livres, guides et autres cartes étaient entre autre examinés. Certaines cartes étaient d’ailleurs retenues par les soldats car présentant de façon tout à fait politiquement incorrecte la région de Taiwan d’une autre couleur que le reste de Chine… Finalement, un des soldats me présenta son portable. C’était mon guide. Il arrivait ou du moins, un de ses employés. Celui-ci allait avoir trois heures de retard… mais il arrivait. A ce moment, cela me suffisait pour me satisfaire…

Tash Rabat (12 sur 13)

Pour patienter, les militaires chinois me proposèrent de m’installer dans un vieux bâtiment bien défraichie. Installé dans un vieux fauteuil, une chaise en face de moi sur laquelle j’avais posé mon ordinateur, j’en profitai pour avancer mon travail sur les photos. Un jeune soldat vint me voir pour m’offrir un Pepsi et une cigarette. La fraiche vingtaine, il disait se prénommer Jimmy et venir du cœur de la Chine. Il s’était retrouvé affecté ici, à cette frontière de l’extrême ouest pour y réaliser une partie de son service militaire. Agréablement surpris par son niveau d’anglais et son ouverture d’esprit, je l’amène à parler de la Chine, son pays et son peuple et notamment ses désirs de changement, s’il en avait. Sans trop de détours, il me confesse espérer une Chine où les richesses soient mieux partagées. Un comble, pensais-je alors, pour un pays qui se présente comme une république communiste. Mais ce premier contact sous cutané avec la Chine avait de quoi me réconcilier avec un des rare pays qui aux premiers abords, suscite chez moi une grande crainte.

Finalement, mon sésame arriva avec ses trois heures de retard sous la forme d’un petit chinois au

volant d’un gros 4×4, une oreillette bluetooth colée à l’oreille qui ne cessait de clignoter. Monsieur était à l’évidence un habitué des lieux et connaissait tous les gradés… J’allais devoir le suivre sur 70 km de piste jusqu’au poste de frontière où seront réalisées les formalités de douanes. Un soldat embarqué dans sa voiture s’assurerait que je resterai bien à vue derrière lui…

La conduite en convoi rapproché était insupportable. La poussière soulevée par le passage du 4×4 s’infiltrait partout. Je pouvais la sentir enfler mon nez, couvrir mes yeux, et jusqu’à faire grincer mes dents. La piste traverse d’étranges paysages avec des dunes pourpres, des montagnes de sable et d’étonnantes yourtes blanches en béton offertes généreusement par les autorités chinoises pour inciter leurs heureux propriétaire à en finir avec leur nomadisme… Après une heure et demi d’effort, on atteint enfin un gigantesque bâtiment ultramoderne, digne d’un terminal d’aéroport. L’intérieur, la comparaison est encore plus flagrante avec des batteries de néons éclairants une grande surface carrelés toute brillante, des guichets du contrôle d’identité, de douane, et même médicaux avec derrière à chaque fois un chinois en uniforme droit comme un bâton. Ici, la Chine cherche à l’évidence à éblouir les voyageurs avec tout son modernisme et toute son organisation. Pendant toute la procédure, mon guide est présent et s’occupe de tout. Finalement, sans le moindre accros, nous sortons du bâtiment. Aussi difficile qu’il était pour moi de le croire, j’étais alors véritablement arrivé en Chine.

Notre convoi pris alors la direction de Kashgar. Sur la route devenue une douce coulée de macadam, je découvre une toute autre réalité que celle que j’avais laissé le matin même. Le trafic est dense, les terres aux alentours exploitées, des centaines de personnes aux bords des routes s’activent. Je comprend alors que la fourmilière chinoise s’étend jusqu’à bord de ses frontières. Mon guide me conduit jusqu’à un hôtel construit dans l’ancien consulat soviétique où j’ai la bonne surprise de voir qu’il m’a réservé une chambre des plus luxueuses – après ma nuit en yourte, mes standards avaient probablement un peu baissé… 

Juste le temps de prendre une douche et je repars me balader à la découverte de la ville. L’ambiance en fin de journée était assez douce et étonnement paisible. Sur les grandes avenues qui la parcourent, des scooters, tous électriques, semblent se déplacer comme un souffle. Sur les trottoirs, des familles ouigours dégustent de grandes assiettes de brochette cuites sur de gigantesques barbecues enfumés. La douce chaleur qui habitent à ce moment là la ville donne l’impression d’un léger flottement. Kashgar m’apparaissait alors toute calme et sereine. 

Bien malgré moi, j’allais y passer quinze jours…

A suivre…