Kashgar

Posted: January 7th, 2010 | Author: Alex | Filed under: 08 - Chine | | Comments Off

Tous les grands voyageurs qui ont parcouru les routes de la soie ont un jour franchi les portes de la ville de Kashgar. Oasis légendaire coincée entre les hautes montagnes du Pamir à l’ouest et le désert aride du Taklamakan à l’est, pendant des siècles, les caravaniers venaient y faire commerce et y troquer yaks contre chameaux avant de repartir sur la route. Elle est ainsi devenue une étape légendaire de la route de la soie et le cœur historique de la province du Xinjiang, le berceau de la culture ouïghour, ce peuple nomade originaire des hauts plateaux mongols qui est venu s’y sédentariser au début de notre ère.

Tardivement intégré à l’Empire chinois, la province du Xinjiang, littéralement la “nouvelle frontière” en mandarin, a connu un passé tumultueux émaillé d’ingérences extérieures et d’insurrections séparatistes. Aujourd’hui, le contrôle étroit imposé par Pékin, les processus de colonisation et de modernisation à marche forcée mis en place depuis la fin des années 1990 sont venus écaillés la spécificité du tissu culturel et identitaire de ce qui fut un jour le Turkestan de l’Est. Plus encore que le Tibet, le Xinjiang présente aux yeux du régime communiste un intérêt stratégique avec un accès aux frontières des ex-satellites soviétiques mais également d’importantes réserves en hydrocarbures, représentant plus de 30% des réserves du pays. Alors, les investissements publics peuvent s’y chiffrer en milliards. De l’oasis légendaire, il ne reste qu’un centre historique qui se réduit comme peau de chagrin, écrasé par une ville moderne, ses grandes avenues, ses hauts immeubles et ses centres commerciaux. Entre les murs de la ville, deux communautés cohabitent sans vouloir trop se voir. Les ouïghours ont vu débarqué par milliers de Hans, incités par le régime à venir coloniser cette province de l’extrême-ouest du pays, au point que les ouïghours représentent aujourd’hui moins de 50% de la population du Xinjiang.

Face à ce mouvement de sinisation forcée, la communauté ouighour n’a que peu de moyens pour défendre son pays, son identité et sa culture. Avant que ce processus d’annihilation culturelle termine son triste ouvrage, en venant ici à Kashgar, j’avais ainsi la chance de venir observer un nouveau témoignage de la richesse et de la diversité de l’Homme.  

Héritiers d’une civilisation nomade et guerrière, enfants de Gengis Khan et Tamerlan, les ouighours, toujours coiffés de leur chapeau traditionnel, semblent avoir conservé le même mode de vie depuis des siècles. Dans le vieux centre ville que je m’empresse d’aller découvrir les premiers jours de mon arrivée, je retrouve quelques parfums d’orient avec des échoppes fumantes, des façades avec colonnades en bois  finement décorées, des hommes attablés aux visages ridés buvant du thé, des enfants jouant dans des rues remplis d’artisans, de menuisiers, d’ébénistes, de forgerons, des ânes trainant la charrette des vendeurs de fruits. La modernité apparait de façon discrète et surtout silencieuse avec les nombreux scooters électriques adoptés par tous qui zigzaguent dans les rues.  De jour ou en soirée, la vie semble y suivre le même rythme paisible…

En dehors du centre historique, c’est une ville moderne, propre mais sans grand charme, avec des grandes avenues dessinées dans un quadrillage parfait. Les toits et façades sont recouverts d’enseignes lumineuses plongeant le soir cette fourmilière dans une ambiance tout électrique. Une place du peuple, surplombée d’une immense statut de Mao trône au nouveau centre de la ville. Juste derrière, un parc traditionnel chinois, avec ces petits étangs et ces petits ponts accueille tous les soirs sur sa piste un bal dansant où les Hans viennent en famille danser sous les spots sur de la mauvaise musique de karaoké.  

A l’hôtel où j’avais posé mes valises, je fis la rencontre d’un jeune photographe américain, Tim qui partageait également le dortoir. Ensemble, armé de nos appareils, nous sommes partis découvrir ce qui devait être le légendaire marché du dimanche de Kashgar. Peut être avons-nous traversé les mauvaises allées ou perdu patience un peu trop vite mais lui comme moi avons été très déçus. On espérait se retrouver enchanté par une profusion d’odeur et de couleur, de brillant et d’étincelant, d’étrange et extraordinaire mais ce que nous avons vu ressemblait plus à un déballage de produits banals, amassés vulgairement. Par contraste, les bazars d’Iran m’avaient laissé un bien plus fort souvenir. Quelques  visages et l’ambiance qui y régnait faisait de la ballade un instant agréable mais nous restions un peu amère. Une course de taxi plus loin, nous nous baladions entre les allées du marché aux bestiaux, véritable institution où se troque depuis des siècles tout type de bêtes. On regarde les dents, on tâte les cuisses, on vérifie les sabots, on sent la laine, on sert la main, et on repart un troupeau sous le bras. Les visages de ces hommes irrigués de rides affichant de belles barbes finement taillés, toujours coiffé d’un couvre-chef, ne peuvent que vous séduire.

En attendant l’arrivée de mon nouveau train de pneus, je décidais d’accompagner Tim visiter les environs du lac Karakol – un homonyme du précédent découvert au Tadjikistan – dans une expédition de deux jours. De là, lui continuerait vers le sud en direction du Pakistan et moi, je reviendrai à Kashgar avec l’espoir d’y retrouver mes pneus. Deux autres occupants du dortoir, un français et une israélienne se joignirent à nous.    

A suivre…