Traversée du kurdistan turc – part I

Posted: May 19th, 2009 | Author: Alex | Filed under: 02 - Turquie | | Comments Off

2009_04_30 Kurdistan 005.jpg En me réveillant dans ma séduisante petite chambre cachée sous les toits, je constatais avec regret que la nuit ne m’avait malheureusement pas apporté les réponses à mes questions d’itinéraire… Le débat était le suivant : la Turquie connait deux points de sortie vers l’Iran. Le premier, le plus utilisé, se situe à l’est de la ville de Van, au nord est de la Turquie. Le second, à Essender, est au sud-est du plateau anatolien. Dans l’absolue, j’avais une sérieuse préférence pour ce dernier car il supposait d’emprunter la route entre Sirnak et Hakkari, décrite comme une des plus belles routes du monde par un motard néozélandais en 1999 sur un forum de motards baroudeurs sur internet. Je pense que ce dernier n’imaginait probablement pas que 9 ans plus tard, son récit aller influencer les vagabondages d’un jeune français mais j’avais tendance à penser que le garçon, pour être arrivé jusque là, avait dû parcourir quelques milliers kilomètres et devait avoir un champ de comparables suffisant pour que je puisse accorder à son jugement une certaine valeur.

Un second argument en faveur de ce poste frontière était que j’avais déjà emprunté la route vers Van 3 ans auparavant. Certes, celle-ci est aussi une route magnifiquement scénique, entre lac et montagne, mais je préférerai justement laisser cet agréable souvenir intact. Les images du palais d’Ishak Pasa au coucher du soleil, à quelques kilomètres de la frontière, éveillent encore aujourd’hui dans mon esprit une rare sensation de divine majesté, qu’il était risqué d’essayer de retrouver.

Ainsi, toutes les raisons auraient poussé en faveur d’Essender si seulement la situation militaire de la région n’était venue interférer dans le débat. La ville d’Hakkari est le berceau du mouvement nationaliste kurde (i.e. PKK) et toute la région a servi de théâtre d’opération à la rébellion kurde dans les années 80 et 90. D’ailleurs, mon Lonely annonçait la fameuse route entre Sirnak et Hakkari comme étant fermé aux étrangers à l’époque de rédaction, soit en 2004. Depuis, la situation a connu quelques rebondissements, mais dans l’ensemble une sorte de stand-still règne dans la région, dont toutes les routes sont ponctuées par d’innombrables check-points où les jeunes Turcs les moins chanceux effectuent leur service militaire. Ces fameux check-points ne présentent aucun véritable danger pour un jeune touriste comme moi, mais ils rendent imprévisible les temps de parcours. Il m’était alors difficile de prévoir si les quelques 300 km entre Savur et la frontière iranienne pouvaient être fait d’une seule traite. Au pire, Hakkeri pouvait servir d’étape mais la description par le Lonely du seul hôtel de la ville m’incitait sérieusement à espérer le contraire…

Pour conclure, après un somptueux petit déjeuner servi par tous les enfants de notre hôte, je décidai de tenter la route vers Hakkari. Peut être celle-ci serait-elle toujours interdite aux touristes et tout mon questionnement serait alors vain, mais je me devais de le tenter.

Après avoir retraversé les agréables paysages de Provence rencontrés la veille, j’atteins rapidement la ville de Cizre. J’y croise un important convoi militaire d’une trentaine de camion tout terrain – peut être celui qui fera l’objet d’une attaque attribuée au PKK. A la sortie de la ville, je rate sans le savoir l’embranchement pour Hakkari et continue en direction du sud. Je rencontre alors rapidement le premier check point que je passe d’un simple salut au malheureux militaire en poste. Les choses s’annonçaient donc bien pensais-je alors à ce moment là. A l’entrée de la ville suivante, je m’arrêta dans une station service pour faire le plein. Comme souvent, j’y retrouve une poignée d’hommes dégustant tranquillement le thé confortablement installée à l’ombre de la toiture recouvrant la station. La vue de ma moto réveille alors quelque peu ces messieurs de leur torpeur et l’un d’eux à la gentillesse de m’inviter à partager quelques tasses de thé avec eux. En discutant, je réalise mon erreur de route et apprends que j’étais à présent à quelques tours de roue de la frontière irakienne. Si proche, il serait idiot de ne pas aller la voir pensais-je alors. En m’installant sur la moto pour repartir, je demande à mes hôtes où je pourrais trouver de quoi faire taire mon estomac que les quelques tasses de thé avaient finalement réveillé. Et voilà que je me vois généreusement offrir un déjeuner tout simple dans l’arrière salle de la station service. Ces Turcs ont vraiment l’hospitalité dans leurs gênes…

2009_04_30 Kurdistan 003.jpg Enfin reparti, j’avais repris la route toujours en direction du sud avec l’intention d’approcher la frontière de ce pays si symbolique. Je rencontre alors rapidement une interminable file de camion, tous arrêtés sur plus de 10 kilomètres. Totalement inimaginable pour nous, cette situation est pourtant le quotidien de ces hommes qui approvisionnent ce pays en pleine reconstruction. Naturellement, ces derniers ont su s’adapter et chacun possède sa petite chaise, voire une petite table, installée au bord de la route entre deux essieux, en attendant de redémarrer pour faire quelques mètres. En remontant cette succession infinie de camions, je suis finalement arrêté par un militaire turc au niveau d’un centre de contrôle militaire où chaque camion devait semble-t-il faire vérifier son chargement avant de continuer leur route vers le poste frontière, deux kilomètres plus loin. Le militaire me demande mes papiers avec un ton inutilement autoritaire auquel mes précédents contacts ne m’avaient pas du tout habitué. Constatant que je n’avais pas de visa irakien sur mon passeport, le militaire m’interroge sur les raisons de ma venue ici. Je commence à lui expliquer en anglais mon histoire mais rapidement, agacé de ne pas comprendre, il me coupe.

«  Visa, visa, visa !?!? » s’excite-il en me montrant mon passeport.

«  No visa  » lui répondis-je calmement mais quelque peu lassé par son énervement.

« Please, go back, no tourist here ! »

En remontant dans l’autre sens la longue file de camion, toujours aussi immobile, j’étais bien évidement déçu de ne pas avoir pu aller au terme de ma petite « expedition » . Je n’avais probablement pas raté grand chose et pouvais facilement comprendre que ma venue dans cette zone sensible ne soit pas la bienvenue mais tout de même…

En repassant devant la station service, mon petit groupe de fans m’adressa un salut amical, toujours posés sur leur chaise, un verre de thé à la main… à croire que c’est une profession ici.

De retour au check-point passé deux heures auparavant, je retrouvai une longue file de voitures qui semblaient passer au compte doute… Ca ne serait donc pas aussi facile que la première fois. Normalement, je me serais gentiment mis à la queue pour attendre mon tour. Mais c’est alors qu’un bus se mit juste devant à doubler toute la file. En bon parisien, je me suis collé derrière lui – s’il peut le faire, je dois pouvoir aussi, non ? Finalement, 10 secondes plus tard, le bus fût arrêté par une voiture de police qui, sortie de je en sais où, me fit signe également de m’arrêter alors que j’entreprenais maladroitement de dépasser ce fameux bus… Un agent s’approcha de moi, à l’évidence énervé par ce que je venais de faire – décidément, les gens sont tendus ici – et me postillonna quelques mots en turc à la figure. Avec sa main droite, il me fouetta légèrement le torse. J’en conclu qu’il voulait mes papiers. Je lui sors mon passeport. Il me l’arrache des mains, s’empresse de retourner dans sa voiture, démarre et décampe. J’étais toujours arrêté au milieu de la voie à contre-sens et réalisais que ce petit merdeux s’était enfuit avec mon sésame pour toutes les frontières. Que pouvais-je faire ? Je n’allais quand même pas me mettre à poursuivre une voiture de flic ? A la place, je repris la remonté de la file pour rejoindre le check-point. La moto posée sur sa béquille, je me dirige vers la petite cahute sur le bord de la route pour y trouver un militaire qui, avec un peu de chance, baragouinera quelques mots d’anglais et pourra m’expliquer ce qui s’est passé. Mais ma bonne étoile ce jour là ne s’était malheureusement pas encore levée. Les 3 militaires que je trouvai tranquillement assis ne captaient pas un mot d’anglais. Alors, dans un grand moment de solitude, j’entrepris de mimer la scène du vol de passeport… et miracle, l’un des 3 semblait avoir compris. Il passa un coup de fil qui dura deux petites minutes et m’invita à m’assoir avec eux pour attendre… quoi, je ne savais pas. Au point où j’en étais, je pris mon mal en patience et essayai de me calmer en dégustant le verre de Pepsi généreusement offert par ces 3 jeunes. Assez rapidement, la voiture du jelerevoisjeleclate réapparait – une clio avec coffre pour être précis – avec l’excité toujours à son volant et à l’arrière, un autre homme. Ce dernier, en costume, la quarantaine, la moustache mal taillée, la barbe de trois jours bien grasse, et une chemise blanche poisseuse qui semblait exercer un certain magnétisme pour les goutes de thé, attendait tranquillement que son chauffeur lui ouvre la porte. Voilà le petit chef, me dis-je. Apparu alors le conducteur du car que j’avais eu le malheur de suivre. Le flic qui m’avait arrêté pointa successivement le chauffeur du car, puis moi, tout en expliquant probablement nos chefs d’inculpation à son supérieur. Le petit chef, après avoir sermonné le chauffeur du car, remis ses papiers au flic afin qu’il établisse le pv. Cela allait maintenant être mon tour. Cela commença en turc. J’acquiesçai bêtement sans comprendre un mot à tout ce que l’homme au costume pouvait dire. Il remit alors également mon passeport à l’autre excité qui s’en trouva quelque peu perplexe, probablement que le formulaire n’était pas formaté pour un passeport français. Il interrogea alors son chef pour savoir comment se sortir de cette incompatibilité administrative. Prenant conscience du problème, ce dernier se mit à réfléchir, longtemps. La scène en était grotesque. Le flic et moi étions pendus aux lèvres de ce crétin pendant une bonne minute avant qu’enfin, dans sa grande bonté dirons-nous, il décide de me remettre mon passeport. Un problème de moins pour lui et pour moi, tout le monde était en quelque sorte content. J’ai tout de même eu droit à un second sermon à la suite duquel je remercia ce grand seigneur de son indulgence et pu enfin reprendre la route. Les militaires qui avaient suivis toute la scène me laissèrent rapidement passer d’un simple salut.

Il était déjà 15h passé et je me retrouvais de nouveau à la ville de Cizre. Je devais absolument accélérer le rythme. Mais c’était peine perdue. Après seulement 20 kilomètres, j’atteins le deuxième check-point de le journée. Alors que j’espérai pouvoir répéter le même salut et passer sans même m’arrêter, le militaire en poste me fit signe de me garer sur le côté. Et commenca alors un exercice qui allait se répéter à chaque check-point : on me demande mes papiers ; on me fait patienter entre 15 et 20 minutes ; on me rend mes papiers et on me souhaite bonne route. Heureusement, toujours de façon détendue et aimable. Certains militaires allaient même jusqu’à m’offrir un verre de thé ou de Pepsi – Coca Cola semble avoir perdu la partie ici… – pour rendre l’attente plus agréable.

A l’un des xième check-points, le militaire le plus gradé s’approcha avec grand intérêt de ma moto que j’avais posé sur sa béquille. Un plus jeune qui parlait anglais me dit :

« My captain like your bike very much and wants to drive it »

Certes, ce capitaine semble avoir bon goût mais je n’étais pas du tout disposé à le laissait faire joujou avec ce qui devait me portait jusqu’à Katmandou. Malgré mon refus, le captain, un grand gars avec une tête de mauvais russe à jouer dans un film américain des années 80, affichant une mâchoire qui semblait avoir été conçue pour ne jamais pouvoir se fermer et qui laissait apparaître de solides gencives, enfourcha ma moto et commença à tester les suspensions en sautillant sur la selle. Il me faisait penser à ces enfants que l’on installe dans des sortes de petites soucoupes attachées par deux élastiques sous le cadre d’une porte et qui ne cessent de rebondir de façon compulsive. Sans trop réfléchir, je retirai la clé de la moto d’un geste. Voyant que je n’allais pas céder, le grand gars accepta, quelque peu déçu, de me rendre mon bien et je pu reprendre la route.

2009_04_30 Kurdistan 008.jpg Entre les check-points, la route était heureusement somptueuse, offrant un panorama assez dramatique, au fond d’une gorge surplombée d’immenses sommets enneigés. Naturellement, cela aurait été encore mieux si elle n’avait pas ces graves problèmes d’acné qui m’obligeait constamment à vérifier où je mettais mes roues.

Vers 19h, la nuit tombait rapidement au fond du vallon et j’étais encore à plus de 100 kilomètres de Hakkari. Lors du check-point suivant, le militaire en poste, en plus de mes papiers, me demanda si j’avais l’autorisation de conduire de nuit. Surpris, je dû concéder que je n’avais pas la fameuse autorisation dont je n’avais jamais entendu parler. Il me demanda où je comptais dormir. - « Hakkari » lui dis-je.

-« Not possible tonight. Hakkari tomorrow. »

Cette réponse me rendu quelque peu perplexe. Où voulait-il que je dorme ? La région n’était pas vraiment réputée pour son tourisme et ses millions d’hôtels. Je lui proposa alors de planter ma tente dans les alentours.

-« Not possible. »

Le militaire semblait aussi gêné que moi de cette situation inextricable.

« Try Cilgit, next village. But don’t go after » me dit-il pas très convaincu de sa solution.

Le village de Cilgit, atteint 2 kilomètres après le check-points, offre pour tout commerce une petite épicerie qui alimente la dizaine de baraques de brique aux alentours et qui lors de mon arrivée était déjà fermée. Les choses s’annonçaient donc bien.

A suivre…

Ps: je sais, j’ai beaucoup de retard dans le récit. Promis, je vais faire de mon mieux pour rattraper tout ça, avant de quitter l’Iran. En tout cas, merci pour toutes vos visites, vos messages et de vos dons.


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