Traversée du Kurdistan turc – part II

Posted: May 20th, 2009 | Author: Alex | Filed under: 02 - Turquie | | Comments Off

Me voilà donc dans ce petit village de Cilgit. L’étouffante lumière qui avait inondé la vallée toute la journée avait déjà laissé sa place à une inquiétante obscurité. A la seule lumière des mes phares, je découvrais les quelques baraques qui forment ce petit village à fond de vallon en plein cœur du Kurdistan turc. Pas une ombre, pas une silhouette à l’horizon. Seules quelques fenêtres éclairées laissent entrevoir quelques signes de vie. Je m’arrêtai devant ce qui semblait être la seule épicerie du coin. Je trouvai celle-ci malheureusement fermée mais une lumière au fond de la boutique me fit espérer quelqu’un s’y trouvait encore. Malgré plusieurs coups sur la porte, personne ne daigna apparaître. En me retournant, je vis un jeune homme en train d’admirer ma moto. Mais d’où était-il sorti ? La trentaine, le regard franc, les yeux noirs, une courte barbe bien dessinée, portant un pull jacquard sans manche au-dessus d’une chemise blanche rentrée dans un sarouel couleur sable, le garçon avait une certaine allure. Je m’approchai de lui et commençai une tentative de communication. Le garçon ne parlait bien évidement pas anglais. Avec mes quelques connaissances de turc et aidés de nombreux gestes des mains que seuls les italiens maitrisent, je lui expliquai que je cherchais un endroit où dormir car je n’avais plus le droit de rouler. A ma demande de savoir s’il y avait (par le plus grand des hasards) un hôtel ici, il me répondu d’un haussement des sourcils accompagnés d’un bref mouvement des yeux vers le ciel. Si cette façon très orientale d’exprimer le « non » peut nous apparaître à nous occidentaux comme irrespectueuse, je la trouve en réalité bien plus élégante que notre rotation du visage de gauche à droite et tout de même plus compréhensible que le hochement de tête latérale des indiens. Finalement, le garçon me fit signe de le suivre jusqu’à chez lui… Voilà comment pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvé héberger gracieusement par un habitant. Quel souvenir et en même temps quelle leçon de vie !

2009_04_30 Kurdistan 006.jpg

Le garçon habitait avec toute sa famille, i.e. ses deux femmes, ses six enfants, ses deux frères (et leur famille), ses deux sœurs (en attente de mariage) et leur mère dans une maison de deux étages à la décoration très rudimentaire. Il m’emmène dans la salle à vivre, c’est à dire la salle télé. Tout semble s’y passer. La télé y trône royalement dans un des coins. Une photo imprimée du père défunt y ait posé, donnant à l’ensemble un air de mémorial. De larges tapis recouvrent toute la pièce. Tout autour des murs, des matelas posés à même le sol constituent avec quelques coussins le reste de l’ameublement. On m’y assoit sur la place d’honneur, en face de la télé. Les femmes se regroupent ensemble dans un coin tandis que les hommes viennent m’entourer. De quelques signes de la main, on me demande si j’ai mangé. Un peu gêné, j’explique, toujours avec mes mains, que je pourrais volontiers manger un peu de pain. Mon hôte demande alors à ses femmes d’aller me préparer quelques choses. Elles reviennent cinq minutes plus tard avec du pain, mais également une sorte de ragout à la tomate et posent tout cela à mes pieds, malheureusement sans couverts. Me voilà donc en train d’essayer de manger un délicieux ragout à l’aide de ma seule main droite devant un public très attentif. Avec de grands sourires, malgré ma bouche pleine, je tente d’exprimer toute ma satisfaction et ma gratitude, auquel mon hôte, toujours très calme et posé, répond d’un lent clignement des yeux approbateur. Une fois tout cela débarrassé, toujours et uniquement pas les femmes, nous avons tenté de discuter, utilisant pour cela mon petit calepin. Une véritable partie de pictionnary. Pour leur expliquer mon voyage, je décidai de sortir mon petit ordinateur. La scène qui s’en suivit fut assez touchante : derrière mon écran d’à peine 10 pouces, nous étions plus d’une quinzaine à admirer mes œuvres… Une fois le diaporama terminé, j’eus l’idée de lancer sur l’ordinateur la série de documentaires intitulée Planet Earth. Je m’étais dit que les images de ce magnifique documentaire animalier parleraient d’elles même et que les quelques dialogues n’avaient que peu d’importance. Nous étions toujours plus d’une quinzaine derrière l’écran, les jeunes enfants totalement émerveillés. Un peu comme dans un quizz, à chaque apparition d’un nouvel animal, les enfants s’empressaient de crier son nom, en turc mais également en kurde. Je leur donnai pour ma part la traduction en français, et en anglais quand je la connaissais. Tout cela était vraiment agréable et chaleureux. Après le deuxième épisode, il était l’heure de se coucher. Les femmes rangèrent les quelques coussins dérangés par les enfants et apportèrent deux grosses couvertures qu’elles posèrent sur deux matelas qu’elles avaient placées au centre de la pièce. Mon hôte me montra d’un signe lequel était mon lit et, après s’être changé, se glissa dans l’autre. J’en fis autant.

Le lendemain, après avoir chaleureusement remercié mon hôte et ses femmes et dit au revoir à tous les enfants, je repris la route avec l’espoir de passer la frontière iranienne avant l’heure du déjeuner. A chaque check-point que j’ai eu à traverser ce jour là, j’ai repensé à cette soirée. Quelle chance j’avais eu d’avoir rencontré cet homme et ainsi pu vivre cette expérience d’une autre époque. En toute honnêteté, à sa place, le/laquelle d’entre vous auriez proposé à un total inconnu en difficulté de l’héberger ? Très probablement, pas moi…

2009_04_30 Kurdistan 012.jpg

Après le dernier check-point, la route vers la frontière sort de la gorge et traverse d’immenses prairies dominées par une imposante chaine de montagnes enneigées. Au final, la Turquie m’aura véritablement gâté en paysages. Ce pays, à l’identité complexe et tourmentée, en plein questionnement européen, mérite véritablement que l’on s’y attarde.  

Malheureusement, le passage de la frontière côté turc ne fut pas un exemple d’administration centralisée et organisée. Les entrepôts qui servent de bureaux aux malheureux fonctionnaires semblent avoir été laissés à l’abandon plusieurs années avant de reprendre du service sans que quelqu’un eut pris la peine de passer le balais. La sortie se transforme en une quête de bureaux et tampons totalement incompréhensible. Un des fonctionnaires, installé derrière un comptoir à la vitre littéralement explosée tenta d’enregistrer ma sortie sur l’ordinateur. Après avoir rentré toutes les informations, un message d’erreur apparaissait sur son écran. Sans rien changer, il retenta de cliquer sur le même bouton, provoquant le même message d’erreur. Énervé contre la machine, il recommença ainsi bien une trentaine de fois, l’ordinateur semblant être totalement insensible à sa stupide obstination. C’était affligeant. Finalement, il signa la page de mon passeport avec les tampons d’entrée et y posa un énième tampon. Il m’invita ensuite à trouver un certain Mokzad (selon mon souvenir…) pour faire ce qui l’a appelé «  the inspection  » de ma moto. Le fameux Mokzad était soi-disant dans un autre bâtiment, à 100 mètres à l’est duquel j’avais garé ma moto. Après 5 minutes à errer dans la zone, je tombai sur un groupe d’hommes, tranquillement posés à l’ombre d’un arbre, sur un banc. Je le demande s’ils savent où je peux trouver le bien nommé Mokzad. Il était là, assis sur le banc, avec une paire de Ray Ban sur le nez, à l’évidence pas surchargé. Je lui explique la raison de ma venue et lui tend mon passeport.

«  Where is the bike ? » me demanda-t-il ? Je lui montre du doigt la moto, toujours garée à plus de 100 mètres de là.

Après l’avoir aperçu, il se tourne vers moi et me dit «  Did you like Turkey ? »

« A lot ! » répondis-je, malgré mon léger agacement de tout ce cirque.

Souriant, il sortit un tampon de sa poche droite, un encrier de la gauche et me tamponna mon passeport. «  Have a nice trip !  ».

Au revoir magnifique Turquie !

2009_04_30 Kurdistan 013.jpg

 

 


Comments are closed.