En route vers Khorog

Posted: July 26th, 2009 | Author: Alex | Filed under: 06 - Tadjikistan | | Comments Off

Sur une route de terre le long du fleuve Panj, la nuit tombée

2009_06_09 RoadtoKhorog-07 Mais quelle idée j’avais eu d’aller chercher le bonheur si loin ? Le soleil à présent était caché derrière les montagnes et bientôt, il allait me falloir conduire à la seule lumière de mes phares dans ce chantier boueux qui me servait de route. Alors que j’avais toutes les raisons de vouloir hâter le pas, j’étais forcé à l’arrêt. Un camion bloquait de toute sa largeur la route. Il était coincé au pied d’une pente et n’arrivait pas à repartir. Toute l’après-midi, le ciel avait généreusement déversé ses averses qui avaient rendu la terre argileuse et glissante et à chaque tentative de redémarrage, le camion s’enfonçait un peu plus dans sa trace. Déjà trois heures auparavant, j’avais fait ma première chute dans la boue. Pas de dégât, la boue ayant bien absorbé le choc mais cela avait tout de même affecté ma confiance. J’avais dû attendre plus d’une heure que la pluie cesse et que la terre étanche sa soif pour repartir dans ce qui était devenu une étape bien pénible. Le paysage m’avait pourtant réservé de belles surprises. Jusqu’à Kulyab, ville natale du président, la route en parfait état – allez y voir un lien…- traverse de vastes prés tout juste mollement vallonnés. S’en suit une pente douce vers le col de Shurabad avant de plonger rapidement à fond de gorge au bord du fleuve Panj, véritable frontière naturelle avec l’Afghanistan, offrant un paysage aussi dramatique que magnifique. Mais avec les premières ondées, la piste demanda vite toute mon attention. Les passages délicats se succédaient les uns après les autres. Grâce à ma bonne étoile, j’étais arrivé jusque là sans autre incident mais un nouvel obstacle se dressait devant moi. Derrière le camion, une rivière large d’une dizaine de mètres, dont le courant avait dangereusement forci avec les pluies. Arrêté dans la pente, j’arrivais péniblement à garder la moto en équilibre entre mes jambe avec toute cette boue. Le camion réussi enfin à repartir grâce à l’aide d’un imposant tractopelle qui de son bras mécanique lui donna l’impulsion nécessaire pour se sortir de son trou. Il me fallait à présent traverser la rivière. Par sécurité, je décidai de faire un repérage à pied. L’eau arrivait à mi-cuisse, le courant était dangereusement puissant et le lit de la rivière recouvert de galets. Cela s’annonçait difficile. Je demandai alors au conducteur du tractopelle s’il voulait bien m’aider. Sans un mot et d’un simple geste du visage, il accepta. Il descendit de son imposante machine et je lui fit comprendre avec quelques signes que je voulais qu’il se mette en opposition par rapport au courant, de façon à pouvoir retenir la moto si jamais celle-ci m’échappait. L’éventualité de voir ma moto couchée au fond d’une rivière en pleine nuit au milieu de nulle part était assez inquiétante. Et ainsi débuta l’immersion, doucement, une roue après l’autre. Grâce à l’entrée d’air situé juste en dessous du phare, le moteur totalement immergé continuait de ronronner fidèlement. La progression en était malgré tout lente et capricieuse. Garder la moto droite avec ce courant demandait toute la force de mon corps et les galets au fond de la rivière venant buter contre les roues n’arrangeaient rien. A deux reprises, il me fallut m’arrêter pour retrouver un peu de souffle et d’énergie. Le conducteur qui était resté à côté de moi tout au long de la traversé n’avait pas eu à intervenir mais sa présence m’avait bien rassuré. Une fois de l’autre côté, un conducteur de jeep qui avait eu la gentillesse d’attendre que je termine mon passage avant de s’engager, essaya de m’expliquer quelque chose mais il m’étais difficile de comprendre quoi. A en croire les gestes de ses mains, un peu plus loin sur la route, quelque chose tomberait du ciel…

La nuit à présent avait totalement recouvert la route de son obscurité. Il était plus difficile encore de piloter sur la piste entre les pierres, les nids et ornières parsemés de-ci de-là et ma vitesse s’en ressenti. Soudain, je compris ce dont le conducteur de jeep voulait m’avertir. Éclairé par mes phares, un épais voile blanc tombant d’une corniche au-dessus de la piste semblait bloquer le passage. Il s’agissait en réalité d’une surprenante chute d’eau se déversant tel un rideau sur toute la largeur de la route. Sans m’arrêter, je la traverse. Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur que j’en étais déjà sorti mais quelle étrange sensation. Peut être que de jour, la traversée aurait eu l’air plus insignifiante mais avec pour seule lumière celle de mes phares, au fond de cette imposante et obscure gorge, sur cette piste inhospitalière, l’expérience tenait plus d’une plongée en apnée que d’un raid à moto. J’étais bien heureux de retrouver un peu d’oxygène derrière.

Deux kilomètres plus loin, je rencontre un impressionnant chantier mobile avec son lot de machines, de projecteurs et de bruit. Un ingénieur dans un petit 4×4 russe m’arrête et m’annonce que la route est fermée. L’annonce faisait mal. J’étais totalement trempé, les bottes remplies d’eau, écrasé de fatigue et il allait me falloir trouver un endroit en pleine nuit pour monter ma tente au bord de cette piste coincée entre la falaise et le fleuve, en espérant ne pas rencontrer une de ces mines oubliées par l’armée soviétique. Finalement, l’ingénieur me demanda si j’étais seul. A ma réponse, il me fit signe d’y aller. En engageant la première, je me demandai à quoi je devais m’attendre. Si la piste que je venais de traverser avec rivière et cascade était une route « ouverte », que serait une route « fermée » ? Au final, elle n’était pas bien différente…

Chaykhana de Khostav

Je m’étais trouvé un petit coin d’espace pour poser mon matelas dans un des trois dortoirs que comportait cette petite chaykhana trouvée miraculeusement vers 23 heures au bord de la route. Après le chantier, j’avais péniblement traversé les 6 kilomètres de piste soit-disant fermée avant d’atteindre une portion de route parfaitement goudronnée. C’en était surréaliste. Elle était lisse comme une coulée d’huile. Si je n’avais pas été prévenu de son existence par le Lonely – probablement aussi exténue par la traversée, l’auteur s’est même laissé aller à la qualifier abusivement « d’autoroute à trois voies » – j’aurai cru à un miracle. A présent, j’étais enfin étendu sur le sol de cette chaykhana, tout mon équipement séchant à côté de moi. Les dortoirs étaient remplis de courageux camionneurs, les caravaniers d’aujourd’hui, qui à l’aide de leur infatigables machines, alimentaient le Pamir. Toute ma chambrée dormaient profondément et à croire leur ronronnement, la journée avait été longue pour tout le monde…

Étendu sur la terrasse du Pamir Lodge, Khorog

2009_06_11 KhorogBota-07 L’endroit avait tout pour plaire. Construit dans une petite propriété dans les hauteurs de Khorog, autour d’un charmant jardin, Pamir Lodge était un endroit paisible, simple et accueillant qui vous fait croire que pourriez passer une éternité à y séjourner. Cette guesthouse étaient tenue par une communauté ismaélite vivant de leur culture et des quelques sums volontiers versés par les quelques voyageurs qui avaient la chance d’y poser leur valise. A mon arrivé, quatre des cinq chambres étaient occupées : la première par Nathalie et Michel, un couple français reliant Bichkek à Katmandou en vélo couché; la seconde par un jeune américain d’Hawaï traversant l’Asie Centrale, la troisième par Fred, un normand d’origine ayant monté une affaire hôtelière au brésil, qui était accompagné de sa femme brésilienne. La pauvre ne comprenait pas encore pourquoi son mari lui avait faire tout ce voyage pour arriver jusque là et ce dernier avait une façon assez prosaïque de présenter les choses. Une de ses expressions me marqua par son authenticité : « Si tu fais tout ce qu’il y a dans le Lonely, tu n’as même plus le temps de pisser ». Comment le dire mieux ? Enfin, la dernière était devenue la demeure d’un jeune canadien, Lincoln, venu étudier le sors des abeilles des Tadjikistan pour une fondation américaine.

2009_06_11 KhorogBota-02

Pour le touriste, Khorog, petite bourgade nichée dans un défilé montagneux, n’offre pas d’intérêt particulier autre qu’être la capitale de la région où l’on trouve le dernier relais d’essence et de ravitaillement avant la traversée de la Pamir Highway. Alors pour ma seule journée sur place, je décidai d’accompagner Lincoln sur son lieu de travail, le jardin botanique de Khorog. Il y réalisait des prélèvements de spécimens d’abeilles et autre insectes avec l’espoir que l’un d’entre eux détiennent la solution curative contre l’épidémie qui décime actuellement les abeilles du monde entier sans que nous puissions en comprendre la cause. Nouvelle étape dans l’histoire de l’évolution ou nouveau dérèglement causé par la main de l’Homme ? Peut être que l’avenir nous le dira…

Le lendemain, j’allais enfin découvrir la fameuse Pamir Highway.

A suivre…


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